Jean-Marie Le Bris, marin de Douarnenez et précurseur de l’aéronautique

Louis Féchant  et  Guy Lacan
Association « La Barque Ailée – Jean Marie Le Bris » – Douarnenez

 

Jean Marie Le Bris

L’homme, le marin et l’inventeur

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Fusain de H. Schneider. 1965

 

Son enfance à Concarneau

Michel Marie Le Bris, père de Jean Marie, était d’origine concarnoise, et Jean Marie était son troisième fils, né en 1817. Michel Marie, maître au cabotage en 1815, est alors le capitaine d’un lougre qu’il avait fait construire et qui navigue sur les cotes de l’Atlantique et de la Manche. Mais, depuis plus de dix ans, Concarneau est dans une grande misère : « les meilleurs marins avec leurs enfants, et même les commerçants, ont été forcés de se transporter à Douarnenez pour y faire de la pêche ». En 1822, Michel Marie décide, lui aussi, de quitter Concarneau pour Douarnenez.

Son adolescence à Douarnenez

La famille s’installe dans deux maisons, l’une sur le quai du Grand Port, et l’autre rue Obscure, liées entre elles par une  cour  intérieure. Michel Marie est embarqué comme capitaine sur le lougre l’Annibal, et navigue au grand cabotage. Pour  lui c’est aussi un navire-école, qu’il utilise pour former au métier de marin ses cinq  premiers fils ! Jean Marie, après une année sur une chaloupe de pêche, embarque à 11 ans sur l’Annibal, pour une période d’environ quatre ans ; il est matelot, avec ses deux frères cadets, l’un novice, l’autre mousse, lors du naufrage de l’Annibal près de Agde, en janvier 1836. En définitive, Michel Marie fut sans doute très satisfait : sur ses sept fils, trois furent maîtres au cabotage et le dernier capitaine au long cours.

Son tour du monde au service sur l’Héroïne

Levé pour Brest à 20 ans, Jean Marie embarque le 28 avril 1837 sur l’Héroïne, chargée de porter de l’aide aux baleiniers français des mers australes. Cette corvette atteint d’abord Rio de Janeiro, traverse l’Atlantique, franchit le Cap de Bonne Espérance puis, dans l’Océan Indien, navigue près de l’île d’Amsterdam où l’équipage pût voir quelques albatros. Début janvier 1838, commence une période de  navigation de plus de dix mois autour de la Nouvelle-Zélande, ayant pour but de faire respecter les navires français par les  indigènes des îles voisines. Ensuite, après une escale Tahiti, l’Héroïne rejoint la côte du Chili et franchit le Cap Horn le 3 avril 1839. De retour à Brest après ce tour du monde de 25 mois, il est rembarqué sur le vaisseau l’Océan et congédié à Toulon après 3 ans de service.

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C’est au Cap Horn qu’il a été impressionné par le vol des albatros  et dans un article du 6 décembre 1867, il dit : « dans les manœuvres de l’albatros, j’ai cru les comprendre…pour savoir la vérité il fallait commettre un meurtre… L’oiseau mort, j’ai pris son aile, je l’exposais  au vent …, malgré ma résistance, elle tendait à s’enlever ; dès ce jour j’ai compris le secret de l’oiseau … »

Libéré, il poursuit sa formation, navigue quelques mois sur une goélette, puis embarque à la Rochelle pour New-York , comme lieutenant sur un trois-mâts et, revenu au Havre, en devient le 2ème capitaine. De retour à Douarnenez, il embarque à la pêche sur  l’Henriette , dont son père est l’armateur et, le 3 mars 1843, il est nommé maître au cabotage. En octobre, il commence alors sa carrière de capitaine, embarquant sur Le Courrier, un chasse-marée de Brest.

Son mariage à Pont-Croix le 18 février 1844

Jean Marie décide alors de fonder une famille : il épouse Jeanne Louise Kérisit et ils vont s’installer au n°7 de la Grand’Rue (l’actuelle rue Voltaire), où son épouse ouvre une épicerie-bazard. Le 1er décembre 1844, il embarque à Libourne sur la goélette la Bretonne, qui navigue dans l’Atlantique et la Méditerranée. C’est le 4 juin 1847 que naît leur premier enfant Louis Marie, en l’absence de son père, qui ne fût de retour que trois mois plus tard. Très vite il reprit la mer et, en fin d’année, avec un marin anglais, John Box, ils accomplirent un sauvetage et échangèrent leurs prénoms ; hélas, comme son père, il est aussi victime du mauvais sort : le 28 mars 1848, la Bretonne fait naufrage au nord de la Sicile !

Début 1849 naît son second fils, qui ne vécut que deux mois et demi.  Il reprend la mer pendant un an et, le 3 décembre 1850, embarque comme capitaine sur la Coquette, une goélette dont son épouse est largement propriétaire. Le malheur le poursuit encore : certes ils ont eu une fille, Ambroisine Marie, en février 1853, mais c’est cette fois Jeanne Louise qui décède, le 16 mars 1854. Il confia alors ses deux enfants à son frère Michel Marie, et décida rapidement de se remarier, ce fut le 20 décembre, avec Ernestine Hervé, qui vivait depuis quelques années dans leur maison et apportait de l’aide à Jeanne Louise. L’année suivante, ils eurent un fils qui, lui aussi, mourût moins de trois mois plus tard !

Libéré, il poursuit sa formation, navigue quelques mois sur une goélette, puis embarque à la Rochelle pour New-York , comme lieutenant sur un trois-mâts et, revenu au Havre, en devient le 2ème capitaine. De retour à Douarnenez, il embarque à la pêche sur  l’Henriette , dont son père est l’armateur et, le 3 mars 1843, il est nommé maître au cabotage. En octobre, il commence alors sa carrière de capitaine, embarquant sur Le Courrier, un chasse-marée de Brest.

Ses essais de la Barque Ailée

En 1856 il fut repris par l’idée de voler comme les grands oiseaux de mer. Sans doute aidé par son père, alors régisseur des travaux d’un chantier de chaloupes et, pour l’entoilage, par des amies de sa famille, il commence la construction de sa barque ailée.

La Barque Ailée

La Barque Ailée reconstituée, sur la plage de Sainte Anne la Palud, près de la pointe « Beg an Ty Garde »

En fin d’année, elle est montée dans une grange de Tréfeuntec et, descendue sur la plage de SteAnne-la-Palud à bord de la charrette d’un meunier du village, elle est tirée face au vent par le cheval au galop, à l’aide d’un cordage progressivement relâché ; alors elle s’élève puis, libérée, fait une descente en vol plané, avec Jean Marie à bord de sa machine volante, ce qu’aucun homme n’avait  réalisé jusqu’alors.

Le 9 mars, il dépose un brevet « pour une voiture aérienne », lequel, en seulement trois vues à l’échelle et huit lignes de commentaires, fait comprendre son invention avec précision. C’est la première fois qu’un brevet décrit le contrôle de vol d’une machine volante par une action indépendante de chacune des ailes et permet, comme il l’a écrit, de « se conduire dans les airs ».Cette qualité inventive n’a pas été comprise jusqu’à notre époque, ce qui nous a décidés à reconstruire la barque ailée de façon correcte. Le brevet lui est délivré le 5 avril, et il peut alors montrer l’appareil au public ; malheureusement, lors d’un essai tenté le 23 avril, à partir de la hauteur de Tréboul et vraisemblablement vers l’île Tristan, la Barque Ailée chute dans la carrière, est démolie, et Jean Marie est blessé à la jambe. Dans l’article de 1867, il dit aussi : « il y a 10 ans je quittais la marine et fis mes premières expériences qui m’ont complètement satisfait mais, comme mes idées étaient trop prématurées, j’ai du les abandonner car j’avais contre moi toute ma famille et mon pays, et mes idées paraissaient extravagantes. »

Son retour à la mer et son départ pour Brest

Des difficultés financières l’incitent sans doute à vendre les parts de « la Coquette » dont il avait hérité ; déprimé, il reste à terre pendant près d’un an, sauf environ deux mois sur un petit voilier ! C’est pendant cette période que va naître sa seconde fille Julie Aline. Enfin, en octobre 1858, il est nommé capitaine du sloop le Véloce, et cela pour une durée de 5 ans. Sans doute sur la demande de son épouse, il ne navigue qu’au bornage, à moins de 120 km de Douarnenez. Un second fils, Paul Alexandre, naît en1861, mais le malheur les poursuit : il décède 13 mois plus tard, dans leur nouvelle maison du Port-Rhu.

C’est alors que Jean Marie rechercha une activité dans laquelle il pourrait rester encore plus proche de sa famille : en septembre 1863, ils s’installent à Landerneau, où il avait trouvé un poste de capitaine, sur le vapeur la Ville de Brest, faisant la liaison dans la rade avec Brest et Port-Launay. En février 1865, il embarque dans un vapeur plus puissant, la Ville de Landerneau , qui navigue aussi dans la rade, et dont le port d’attache est Brest. La famille emménage alors dans la rue du Château, à proximité de la Penfeld où accoste le vapeur.

Le 14 avril 1865, c’est la naissance de leur fils Paul Alfred Ernest, ce qui a dû les rendre très heureux. Hélas, un an plus tard, le mauvais sort s’acharne encore sur la famille : en janvier 1866, éclate une épidémie de choléra dont le port était précisément le foyer et c’est le 16  avril que décède Ernestine Hervé, mais peut être de tuberculose ? Cette fois il  reste seul avec ses cinq enfants, ce qui le conduit à placer, ses trois filles en pension, aux Ursulines de Quimper, et son dernier fils chez son frère, pâtissier à Douarnenez ; quant à son premier fils Louis Marie, il est appelé peu après au service militaire. Jean Marie est toujours, depuis un an et demi, capitaine du remorqueur la Ville de Nantes, de la Compagnie Transatlantique.

La construction et les essais de l’Albatros

Cherchant probablement un dérivatif à sa douleur, il reprend l’idée de construire une seconde machine volante : il dit lui-même, « las de théorie j’ai voulu mettre en pratique la locomotion aérienne ». C’est alors qu’il prépare les plans de construction de l’Albatros et, en septembre 1867, va à l’Exposition Universelle de Paris et rencontre Nadar, président de la Société d’Encouragement pour l’Aviation, à qui il explique « le principe mécanique du volatile ». En janvier 1868, un journal de Brest incite le public à faire une souscription, car il a commencé la construction avec l’aide d’ouvriers de l’Arsenal, sur le  Port Napoléon, et va en faire le montage dans un hangar de la Compagnie Transatlantique. 

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Brest en 1868

Quant aux essais, ils eurent lieu début avril, sur le Polygone d’Artillerie de la Marine, plateau favorable pour effectuer des tentatives de vol plané ; une trentaine de marins du navire-école le Borda étaient là pour tirer l’appareil avec un cordage, face au vent ; mais Le Bris ne fut pas autorisé à monter à bord ce qui ne permit pas d’utiliser son ingénieux système de commande des ailes, et l’Albatros tomba et fut détruit !

Heureusement, il reste des photographies de l’Albatros, sur une charrette devant un hangar, avec Le Bris à bord et deux marins soutenant l’extrémité des ailes… Se complétant entre elles, ces photos nous ont permis de retrouver quel était ce nouveau mécanisme, traduisant la même idée de contrôler le vol avec une action indépendante sur la portance des ailes, mais la réalisant d’une manière toute différente, avec des palans et 72 poulies que Le Bris mentionne en novembre 1867 et que nous avons  bien toutes retrouvées…

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Photo Pépin, Brest  1868 (Musée de l’Air et  de l’Espace, Le Bourget)

La fin de son métier de marin

A cet échec démoralisant s’ajouta encore un grand malheur : c’est à ce moment qu’il apprit le décès de son fils à Montevideo, alors au service sur la frégate impériale La Magicienne ! Sans  doute très abattu, il reprit la mer, au  cabotage, puis au bornage, pour finir sur une chaloupe de pêche de Douarnenez, dont il débarqua deux semaines plus tard, le 19 juillet 1870, jour de la déclaration de la guerre à la Prusse. Il s‘engagea alors comme franc-tireur mais il croupit dans l’inaction au camp de Conlie, qu’il quitta pour se rapprocher de l’ennemi et prendre part à divers combats de l’Ouest et à la bataille du Mans. Après l’armistice du 10 mai 1871, il retourna à Douarnenez, dans un logement qu’il avait loué sur l’actuelle place des Pêcheurs.

Son décès, victime d’une agression

C’est le 4 juin 1871 que le conseil municipal demande au maire de Douarnenez de trouver un second agent de police : ce fut Jean Marie Le Bris. Peu de temps après, le soir du 7 septembre 1871, se déroule le dernier drame de sa vie : à l’issue d’un bal dans un café de la rue Fontenelle (l’actuelle rue Ernest Renan), les deux agents, Le Bris et Larhant, interviennent pour séparer de jeunes énergumènes qui se battent. Deux d’entre eux se retournent contre les agents : l’un « lance au sieur Le Bris, dans l’estomac, deux violents coups de pied qui l’ont renversé à terre sans connaissance » ; reprenant ses sens, il réussit à rentrer chez lui, en sort le lendemain, et fait une chute près du domicile de son frère Michel Marie, qui va alors s’occuper de lui.

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Après un bref passage à l’hôpital de Quimper, il retourne place des Pêcheurs, où il décède le 17 février 1872, cinq mois après son agression, en présence, entre autres, de sa fille Ambroisine alors âgée de 19 ans et de son fils Paul âgé de moins de 7 ans … Quant à son agresseur, rapidement jugé, il n’avait  été condamné qu’à quatre mois d’emprisonnement ; peut-être sort-il de prison à la mort de sa victime !